## Séance 8 : Politiques d’emploi et de compétitivité en France – Synthèse complète enrichie . Comme toujours en reprenant je n’ai pu m’empêcher d’ajouter de nouveaux éléments…
La séance a débuté par une présentation théorique fondamentale utilisant les graphiques de Weintraub pour illustrer l’équilibre de sous-emploi keynésien. Ces graphiques démontrent un paradoxe crucial : contrairement aux prédictions néoclassiques, la baisse des salaires, au lieu de résorber le chômage, peut l’accroître en raison des effets dynamiques sur la demande effective. Cette spirale déflationniste où la baisse des salaires entraîne une contraction de la demande, puis de la production et finalement une hausse du chômage, constitue le cadre théorique pour comprendre les limites des politiques menées depuis trente ans.
La discussion s’est ensuite orientée vers l’application de la courbe de Laffer à la protection sociale. L’hypothèse centrale des réformes françaises depuis 1993 repose sur l’idée que le pays se situerait au-delà du taux optimal de cotisations sociales, dans une zone où une réduction des prélèvements pourrait paradoxalement augmenter les recettes totales. Cette théorie suppose que des cotisations trop élevées détruisent leur propre base en réduisant la compétitivité, en encourageant le travail non déclaré et en décourageant l’investissement productif. Le pari était qu’en baissant les cotisations, on stimulerait suffisamment l’emploi et l’activité pour compenser les pertes de recettes initiales.
Cette philosophie s’est traduite par une succession de dispositifs depuis les allègements Balladur de 1993, étendus avec les allègements Fillon, puis le CICE en 2013, transformé en baisse pérenne de cotisations en 2019, et renforcés par les ordonnances travail et la loi PACTE. Le coût total de ces dispositifs atteint aujourd’hui 60 à 65 milliards d’euros annuels, pour des résultats très controversés : entre 200 000 et 800 000 emplois créés ou sauvegardés selon les estimations, soit un coût par emploi variant de 75 000 à 325 000 euros par an.
Un aspect particulièrement pervers de cette politique réside dans la création d’une trappe à faible salaire et faible productivité. Les entreprises, habituées aux allègements massifs sur les bas salaires, développent une préférence structurelle pour le travail peu qualifié et bon marché plutôt que pour le travail qualifié plus productif. Cette logique entre en contradiction flagrante avec la démocratisation de l’enseignement supérieur : alors que la France forme de plus en plus de diplômés, l’économie crée majoritairement des emplois peu qualifiés, générant des phénomènes massifs de déclassement. Les baisses de charges ont cet effet pervers qu’elles désincitent les employeurs à augmenter les salaires, puisque toute hausse fait perdre progressivement le bénéfice des allègements. Cette désincitation salariale décourage à son tour les travailleurs de prendre des responsabilités ou de monter en compétence, créant un cercle vicieux de médiocrité productive.
La science économique contemporaine, fortement orientée vers l’économétrie et les raisonnements « toutes choses égales par ailleurs », parvient effectivement à identifier les effets de court terme des baisses de cotisations sur l’emploi, particulièrement pour les moins qualifiés. Ces résultats économétriques renforcent la crédibilité apparente de ces politiques auprès des décideurs. Cependant, cette approche méthodologique peine à capturer les effets dynamiques de long terme, notamment le risque de spécialisation appauvrissante qui se matérialise progressivement. On retrouve ici la fable de l’ivrogne qui cherche ses clés sous le lampadaire non pas parce qu’il les a perdues là, mais parce que c’est le seul endroit éclairé. L’orientation des politiques publiques souffre du même biais : on se concentre sur ce qui est mesurable à court terme plutôt que sur ce qui est important à long terme.
Des éléments connexes mais essentiels sont négligés dans cette approche purement quantitative. La qualité du management français, souvent critiquée pour son caractère hiérarchique et peu participatif, constitue un frein à la productivité au moins aussi important que le coût du travail. Le statut dévalorisé des emplois manuels et techniques, comparé notamment à l’Allemagne où ces métiers jouissent d’une reconnaissance sociale, décourage les vocations et prive l’industrie de compétences cruciales. La destruction des marchés internes du travail, ces systèmes de promotion interne qui permettaient aux salariés de progresser au sein de l’entreprise, a cassé les dynamiques de montée en compétence et de fidélisation. Tous ces chantiers de réflexion se heurtent à la logique dominante de compression des coûts salariaux qui empêche toute politique ambitieuse de valorisation du travail.
Il est vrai que le contexte économique a pu contraindre l’efficacité de ces politiques d’offre : l’euro fort jusqu’en 2014, la concurrence chinoise massive, les crises successives de 2008, du Covid et de l’énergie ont constitué autant de vents contraires. Néanmoins, ces facteurs externes ont également touché nos voisins européens, dont certains s’en sont mieux sortis. Quoi qu’il en soit, après trente ans d’expérimentation et des centaines de milliards dépensés, force est de constater que ni la compétitivité industrielle ni l’emploi manufacturier n’ont été restaurés.
La question de l’innovation, centrale dans cette problématique, mérite une attention particulière. Le concept de « destruction créatrice » théorisé par Schumpeter et repris par notre récent prix Nobel Philippe Aghion, devrait constituer l’un des cœurs de la restauration de la compétitivité française. Cependant, les politiques du « fabless » défendues notamment par Serge Tchuruk à la tête d’Alcatel ont participé à la dégradation des gains de productivité. La grande majorité des gains de productivité ne provient pas d’innovations de rupture mais de l’amélioration continue des chaînes de production, ce « learning by doing » industriel que la France a perdu en délocalisant. Paradoxalement, les innovations trop fréquentes peuvent même avoir un effet contre-productif lorsque de nouveaux brevets rendent obsolètes les précédents avant leur amortissement, réduisant la rentabilité de l’investissement en R&D.
La financiarisation de l’économie aggrave ces tendances court-termistes. La logique de la « shareholder value », la maximisation de la valeur actionnariale, pousse les entreprises vers des stratégies de rentabilité immédiate au détriment de l’investissement productif de long terme. Les LBO (Leveraged Buy-Out), ces rachats d’entreprises par endettement, conduisent souvent à des restructurations brutales, des cessions d’actifs et des compressions de coûts qui détruisent les capacités productives et innovantes. Le dogme du recentrage sur le « cœur de métier » a poussé à l’externalisation massive, aux délocalisations, éloignant les salariés de toute perspective de sens au travail ou de destin commun avec l’entreprise. Cette fragmentation de la chaîne de valeur détruit les solidarités productives et les apprentissages collectifs qui font la force des systèmes industriels intégrés.
Face à ce constat, la réponse de la logique libérale orthodoxe reste prévisible : nous n’aurions pas été assez loin dans les réformes. Mais cette surenchère se heurte désormais à un plancher social et politique, la société française manifestant une défiance croissante visible dans les mouvements sociaux récurrents et la montée des votes protestataires. Les effets d’aubaine sont désormais bien documentés : hausse des dividendes, rachats d’actions massifs, augmentation des rémunérations des dirigeants, plutôt qu’investissements productifs.
L’alternative négligée réside dans la recherche de la compétitivité hors-prix, mais le problème est que les politiques industrielles ciblées sont largement interdites par le cadre européen. Pendant que les États-Unis déploient l’IRA avec 369 milliards de dollars et que la Chine mène des politiques industrielles massives, l’Europe reste « le dernier des herbivores ». La crise actuelle pourrait néanmoins constituer une opportunité de remise en question du dogme concurrentiel européen.
L’ADN français, comme l’a souligné Benjamin Coriat, est historiquement plus proche d’un « colbertisme high-tech » que du libéralisme anglo-saxon. La planification indicative, organisation concertée avec les acteurs privés et les syndicats, retrouve une pertinence certaine. Cette approche permettrait de reconstruire des marchés internes du travail, de revaloriser les métiers techniques, d’améliorer la qualité managériale et de redonner du sens au travail collectif. Les enjeux environnementaux ajoutent une dimension d’urgence supplémentaire.
Le coût d’opportunité de la politique actuelle est vertigineux. Avec 65 milliards d’euros annuels, on pourrait financer massivement les territoires zéro chômeur de longue durée, reconstruire une base industrielle moderne, investir dans la formation et la montée en compétence, ou développer une véritable politique de transition écologique. La question n’est plus de savoir si le modèle actuel fonctionne – trois décennies d’échec relatif ont tranché – mais de déterminer comment sortir de cette trappe à médiocrité qui combine faibles salaires, faible productivité, faible innovation et faible cohésion sociale, pour construire une alternative qui réconcilie compétitivité économique, progrès social et transition écologique.